Anthony Philippe : un physique et un moral d’acier

Côté cour – Roule la mécanique

Il est prof de mécanique, a troqué l’enseignement du lycée pour celui de l’UTBM parce qu’il aime préparer de jeunes adultes aux aspects techniques du métier d’ingé et à la « vraie vie ». Mais il est aussi connu pour avoir participé dix fois déjà – un record pour un Français – à la plus grande des courses de triathlon, l’Ironman d’Hawaï. Non seulement il a un moral d’acier mais il semble inoxydable puisque, à 45 ans, il ne résiste pas à en reprendre pour une saison. Pas 10 sans 11 ?

9h02, il nous cherche déjà. On a rendez-vous à 9h. Coup de fil sur mon portable, messagerie… 9h10, après s’être trompés deux fois d’étages, on tombe enfin sur lui. Il a l’air pressé. Très pressé… Présentations, on se suit pour choisir les lieux des prises de vues. Il marche vite. Une demi-heure plus tard, je me risque à lui demander s’il est toujours aussi véloce. « Pourquoi, je marche vite ? » Heu… Oui, quand même… Très vite même ! Il tente une explication. Les révisions, les examens des étudiants, enfin tout ça…

En même temps, quand on a fait dix fois la course mythique d’Ironman à Hawaï où l’on aligne, sans s’arrêter, près de 4 km de natation dans l’océan, 180 en vélo et un marathon, soit plus de 42 km, par 30° au soleil et 65 % d’humidité en moyenne, marcher vite peut paraître très très relatif. Anthony Philippe est le seul Français qui peut se targuer d’avoir décroché cette 10e qualification.

J’étais parti pour être ingénieur. Ce sont les profs d’ici qui m’ont donné envie d’être enseignant ! »

 

De l’UTBM à l’UTBM, par choix

A_philippe-utbmIl a le physique de l’emploi. De sa passion plutôt. À 45 ans, il est longiligne, sec et il n’y a pas un millimètre de gras qui dépasse… Son vélo tout carbone dans une main – vélo qu’on lui a demandé d’amener pour tirer son portrait, léger, certes, mais 8 kg quand même -, un sac dans l’autre, il continue à nous mettre plusieurs mètres dans la vue. Dans les couloirs, les escaliers… jusqu’à la salle du sous-sol où se font, avec les étudiants, les essais sur les fluides et les mesures tridimensionnelles de pièces mécaniques. L’une des salles où il fait cours. Et où nous ferons une halte. Ouf…

Cet enseignant en mécanique de l’UTBM est un « produit UTBM ». Ou plutôt de l’école qui a préfiguré l’UT, l’ENI1 de Belfort. Si comme beaucoup de natifs ou proches du pays de l’automobile – il est originaire de Chalon-sur-Saône en Bourgogne -, il est « arrivé à l’UTBM par passion de la mécanique et de l’automobile », à l’époque il ne projetait pas de devenir prof ici. Prof tout court d’ailleurs. « J’étais parti pour être ingénieur. Ce sont des profs d’ici, passionnés par leur métier, qui m’ont donné envie d’être enseignant ! » « Et puis », il en rit, « je me suis mis au triathlon quand j’étais étudiant et il faut être honnête, ça me laissait aussi un peu plus de temps pour en faire. »

 Préparer à la « vraie vie » plutôt qu’au bac

Après son diplôme de l’ENI décroché en 1993, le passage par l’armée, encore obligatoire à l’époque, et l’obtention du CAPET2, Anthony Philippe débute sa carrière au lycée Viette en 1996, à Montbéliard, en préparant les futurs bacheliers de filière générale aux sciences de l’ingénieur. Son agrégation de mécanique, obtenue en 2000, lui permet de « poser ses valises » en 2001 à l’UTBM. Où il contribue, au sein du département IMSI (Ingénierie et management des systèmes industriels), à faire en sorte que les étudiants « soient capables de fabriquer une pièce et de l’amener au bon endroit tout en optimisant les flux ». Dit de manière plus technique « à concevoir des systèmes et à les piloter, de la ligne de fabrication des pièces jusqu’à leur distribution, en passant par le design et leur dimensionnement ». Il anime aussi une unité d’enseignement plus spécifiquement axée sur les gammes de fabrication. Où il « enseigne les méthodes pour fabriquer des pièces en grande série tout en travaillant sur l’ergonomie », résume-t-il.

Un travail qui l’occupe à temps complet, hors travail administratif et de gestion des contenus d’enseignement, un autre aspect de son métier qui lui fait largement préférer l’UT à A_philippe_utbm2tout établissement du secondaire : « comme les autres enseignants, je gère les contenus, je mets en place les méthodes d’amélioration de ces enseignements et, en plus, je fais la relation avec le service des stages… Ce que l’on ne fait pas dans le secondaire », se réjouit-il.

Il le dit et le redit d’ailleurs : aujourd’hui, il ne troquerait pour rien au monde ce poste d’enseignant avec un autre. Pour plusieurs raisons : « ici, je travaille avec des gens mûrs, des adultes qui ont fait un choix, donc plus motivés, et dont l’objectif c’est le métier et non le bac. On travaille aussi avec les entreprises et le métier veut que l’on travaille la pédagogie, les méthodes en permanence alors qu’en lycée, les programmes sont définis nationalement. Et l’équipe est très soudée. Le matin, je suis content de venir bosser ! »

Des valeurs communes entre le métier d’ingénieur et le triathlon

Ce à quoi s’ajoutent les projets à réaliser sur plusieurs mois « pour lesquels il y a une obligation de résultats car les étudiants sont en relation directe avec l’entreprise qui établit le cahier des charges, donc moins coupés du monde, de la vraie vie ». Bref, il apprécie l’aspect terrain, concret, en prise avec la réalité. Et le challenge. Et une fois encore, on peut difficilement s’empêcher de faire le lien avec sa passion pour des épreuves sportives très physiques, très « nature » et très compétitives. Des liens entre son domaine professionnel et sa passion, Anthony Philippe en trouve d’autres : « il y a beaucoup de valeurs communes entre le triathlon et le métier d’ingénieur. Quand on prépare une course, ça se gère comme un projet : on a des objectifs, on planifie, etc. »

Son boulot a aussi fait le lien avec sa passion en lui décernant, le 15 novembre dernier, le prix Alumni de la fondation UTBM pour sa 10e participation à l’Ironman. « Une vraie reconnaissance, extrêmement valorisante, d’autant que ça a été une démarche de la direction alors que je faisais tout pour que ma pratique du triathlon ne se ressente pas dans mon métier. On peut faire de l’enseignement en faisant du sport ! » En arborant, en plus, se plaît-il à conclure, « le côté fun et sexy d’Hawaï ».

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Côté jardin – Un physique d’acier

10e fois concurrent à l’Ironman d’Hawaï, le 11 octobre dernier, ça vous a fait quoi ? Hawaï, c’est énorme ! J’ai fait ma première en 2001. Il y a à peu près 2000 personnes au départ, 400 dans ma seule catégorie 45-49 ans et 100 athlètes professionnels. Quand on va s’entraîner, on rencontre des stars… Le moment le plus fort, c’est le départ. On commence par la natation. Il faut voir ça, on démarre tous en même temps, c’est une espèce de grosse machine à laver ! La ligne d’arrivée aussi est énorme ! Quand vous arrivez au bout et à faire une belle perf’, le sentiment est assez indescriptible. Tous les sacrifices faits, l’entraînement, les habitudes de vie… on y pense à ce moment là. C’est un sentiment total d’accomplissement.

Au tennis, il faut faire Wimbledon ou Roland-Garros. Au triathlon c’est Hawaï. À chacun son Graal »

Le triathlon, c’est votre passion depuis quand ?
J’ai commencé à 21 ans, en 1991, au Chalon Triathlon Club. Puis j’ai fait deux ans à Échirolles3 quand je préparais l’agrégation, avant d’être licencié au Rougeot Beaune Triathlon4 où je continue à m’entraîner car c’est le plus grand club de France pour le traitement des longues distances. On y fait des courses dans le monde entier – on en est à 63 participations pour l’Ironman -, du coup il y a une vraie émulation. Le souci, c’est qu’une fois que je m’y suis mis, j’ai mis le doigt dans l’engrenage ! Et là, à haute dose !

Le triathlon, pourquoi ?Anthony Philippe UTBM
J’ai toujours fait du sport, de l’escalade, de la course à pied… mais à l’âge de 12 ou 13 ans, je suis tombé à la télé sur l’une des premières courses d’Hawaï. Waouh ! Ça m’a marqué…

Vous dites que vous pratiquez à haute dose…
L’entraînement, en temps normal, c’est 12 à 13 heures par semaine. En prépa de grosse course, c’est 20 heures ! J’alterne phases de travail et phases de récup’ : deux semaines de 20 heures, une semaine de récup’, deux semaines de 20 heures et deux semaines d’affûtage, c’est-à-dire que je pars de 20 heures et je descends progressivement jusqu’à la course. Il faut trouver l’alchimie exacte : être au top de l’entraînement mais reposé. Et j’ai un entraîneur depuis 2006. Je conçois le sport en tant que compétiteur. Donc j’imagine mal porter un dossard, faire une course alors que je ne m’y suis pas préparée.

Beaucoup de courses ?
Pas plus de cinq ou six par an parce que je fais des courses longues. Hawaï, c’est le championnat du monde Ironman, il faut donc se qualifier. Être dans les 15 premiers d’une course de qualif’5. Cette année, c’était ma 10e. Personne en France n’a atteint ce chiffre. C’est une petite fierté personnelle. Ma meilleure place là-bas, ça a été 62e, pros compris, en 2006. Et en 2010, j’ai fini 2e master dans ma catégorie, c’est-à-dire vice-champion du monde, et 79e sur le total.

Le plus difficile à l’Ironman ?
Le plus dur, ce sont les heures avant. Il y a un énorme stress à gérer : avant la course, je suis toujours détruit psychologiquement ! Durant les 9 heures de course, c’est la bagarre, une vraie. Et les gens de votre famille, vos amis qui vous encouragent, sont des espèces d’oasis.

16284349272_f08d6e691b_zVous en avez repris pour une saison après avoir dit que c’était la dernière…
J’ai 45 ans, je suis sur la pente descendante mais j’essaie le plus possible de la retarder. J’arrive à être aussi performant mais moins fréquemment qu’avant. Je vais faire une course très cotée en Allemagne en juillet et une course de qualification pour l’Ironman, en mars, en Afrique du Sud. Si je me qualifie, pourquoi pas une onzième édition ?

Pour le plaisir de vaincre ?
Ce n’est pas du masochisme (rires). Évidemment je prends du plaisir. Mais c’est surtout dans le dépassement de soi, le fait d’atteindre un objectif. Et à Hawaï, je flirte avec la sensation d’avoir le privilège d’être dans la plus grande course du monde, la plus prestigieuse ! Au tennis, il faut faire Wimbledon ou Roland-Garros. Au triathlon c’est Hawaï. À chacun son Graal.

Vélo, boulot, dodo ?
J’ai une vie de famille, deux enfants et le triathlon en dehors du boulot. Ça prend beaucoup de temps ! Mais ça n’aurait pas pu durer 23 ans si nous n’avions pas partagé tout ça et s’ils ne m’avaient pas soutenu. Ma pratique m’a d’ailleurs permis de faire de beaux voyages avec eux, que nous n’aurions jamais faits s’il n’y avait pas eu de triathlon.

1- École nationale d’ingénieurs
2- Certificat d’aptitude au professorat de l’enseignement technique
3- En région Rhône-Alpes
4- En région Bourgogne
5- Il s’est qualifié en juillet 2014 à Francfort, course qu’il a gagnée deux fois dont cette année là 



Crédits

Un article de : Camille Pons
Crédits photos : Daniel Nowak
  

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