Portrait : Mathieu Triclot, Philosophe mais pas petit joueur

Portrait – Côté cours

La tête de l’emploi ? Oui. Mais non… Ce jeune chercheur décontracté « colle » bien à l’image que l’on se fait des enseignants-chercheurs en sciences humaines. Il est prof de philo en terrain d’ingénieur. Et a fait parler de lui en assurant le commissariat de l’exposition sur les jeux vidéo de la Cité des sciences. Passionné par le jeu, il joue… et fait jouer ses étudiants.

Ni chemise, ni cravate, le jeune barbu qui nous sert la main après avoir grimpé deux à deux les marches qui mènent à son bureau est aussi détendu qu’il en a l’air. Mathieu Triclot est philosophe des techniques dans une université qui forme des ingénieurs. Il s’amuse quand il évoque son travail. « Ma spécialité c’est n’est ni la roue ni le moteur à explosion ! ». Une manière de dire que sa recherche est ancrée dans le « réel », et qu’elle est « évidemment en lien avec le monde dans lequel [il] vi[t] et toutes les transformations et évolutions du numérique ». Sa spécialité du moment ? Les jeux vidéo.

mathieu_triclot_philosopheMais qu’est-il donc venu faire ici ? « Faire de la philosophie avec des ingénieurs, c’était déjà un défi ! Surtout que la légitimité de la discipline n’était pas acquise ». Mathieu Triclot sourit. « J’ai pu la construire en amenant les étudiants du côté de la recherche. Fabriquer des savoirs avec eux, sans me contenter de les transmettre, est tout autant formateur. » Le travail sur les jeux vidéo, il l’a choisi, comme la cybernétique puis l’intelligence artificielle, parce que ce thème « un peu décalé » lui permet de « capter la bienveillance des étudiants ».

Avec eux, il étudie donc « les états dans lesquels on se met quand on joue, les analyse, les compare à d’autres pratiques culturelles… » Car ce qui intéresse ce normalien de formation, ce n’est pas l’objet en tant que tel. C’est la manière dont l’objet influe sur l’homme et vice-versa. Bref, interaction entre dimension technique et dimension humaine. Qui est son champ de recherche depuis qu’il a passé sa thèse sur la cybernétique, à Lyon 3 en 2006, avant d’être recruté à l’UTBM. Et une dimension qui est au cœur des travaux de recherche menés au sein de son unité de recherche, IRTES-RECITS (http://recits.utbm.fr).

L’expérience au cœur de ses travaux

Ce travail sur les jeux vidéo donne lieu à la publication d’un ouvrage en 2011, « Philosophie des jeux vidéo ». Qui connaît un véritable succès et lui permet de légitimer son travail, alors même qu’il avait hésité à signer son livre avec un pseudo. Car ce travail a du sens, ne serait-ce qu’au regard de l’ANR* qui n’a pas hésité à financer l’un des projets qui l’occupe actuellement avec des géographes, « Ludespace », une enquête sur les pratiques de jeu en France.

Mieux, le jeune chercheur – il a 37 ans – a été sollicité pour assurer le commissariat scientifique* de l’exposition sur les jeux vidéo, visible à la Cité des sciences jusqu’en août 2014. L’exposition, qui préfigure une future cité du jeu vidéo, est originale parce qu’elle est centrée non pas sur la dimension patrimoniale – pour ça, « il suffit d’aligner de vieilles consoles et bornes d’arcades » -, mais sur les expériences – tout se joue -, pour faire comprendre le fonctionnement des jeux et mettre en avant les dimensions de la création. Dans la lignée de son travail.

La conclusion de tout ça ? Mathieu Triclot, qui compte à nouveau se pencher sur la philosophie des techniques après quelques années consacrées au jeu, se dit vraiment « content d’avoir atterri à l’UTBM. Parce que dans une fac de philo, [il] ne serai[t] jamais allé sur ce terrain là ! »

* Agence nationale de la recherche
* Avec un game designer, Olivier Lejade

 

Portrait – Coté Jardin

Pas de double-jeu…

 

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Votre passion ?

Les jeux vidéos… J’ai une PS3, une Wii U, des DS en pagaille, de vieilles machines. Et je joue beaucoup avec mes trois enfants, ils adorent.

C’est aussi votre thématique de recherche actuelle…

Entre vie privée et recherche, il y a beaucoup de porosité, surtout quand une large part de cette dernière se fait derrière un écran, donc aussi à la maison. Depuis quand ? À 5 ou 6 ans, je jouais déjà avec mon frère devant un Thomson TO7 acheté par mon père dans les années 80. Pour jouer, il fallait programmer les jeux en BASIC, et en guise de joystick, nous avions un crayon optique sur lequel il fallait appuyer pour déclencher une action !

Des préférences ?

J’ai fait plutôt une « carrière » de joueur d’ordinateur. Il faut dire que la première PS est arrivée en France en 1994 et que j’étais déjà un peu vieux… J’ai longtemps eu une préférence pour les jeux de tirs. Avec mes recherches, aujourd’hui je m’adonne à tout, et autant aux jeux blockbusters qu’aux jeux d’auteur. J’affectionne particulièrement les jeux à histoire, bien écrits et graphiquement élaborés.

Du temps passé ?

Je suis en période creuse. 10 heures de jeu par semaine. Peu au regard des 20 heures minimum que je passais dans les années 90 – à l’époque de ma thèse

-, à m’adonner au jeu par équipes et aux compétitions. Il fallait s’entraîner deux à trois fois par semaine, s’assurer que tout le monde serait là pour la compétition, élaborer des stratégies, faire ensuite des analyses vidéo pour comprendre ce qui avait « foiré »… Au final, beaucoup de temps passé à parler autour du jeu, mais c’est ce qui est certainement le plus amusant. Ces séances où l’on joue trop me manquent un peu. À la sortie de la dernière extension de Warcraft, j’ai essayé de jouer une séance 8h du soir à 8h du matin. Je suis tombé à 2h ! Je n’ai plus l’âge… Combien de jeux dans votre collection ? J’ai dû en accumuler un millier. Et je me suis mis à dénicher sur ebay des objets de collections, des vieilles consoles ou des acquisitions plus insolites, comme cette Dream Machine, œuvre de l’artiste Brion Gysin imaginée à l’époque des mouvements contre-culturels américains des années 70, dont les jeux vidéo sont en partie les héritiers.

Quel rapport avec les jeux vidéo ?

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L’objet – un cylindre rotatif pourvu de fentes et d’une ampoule en son centre, que l’on fait tourner sur un phonographe et que l’on regarde les paupières fermées – est censé mettre une personne dans un état de détente et procurer des visions. Les jeux ont cette capacité à mettre le joueur dans des états de conscience modifiés. Mais ce sont eux qui trônent aujourd’hui au milieu du salon, alors que le mouvement hippie imaginait bien la Dream Machine à cet endroit.

 

 

 

Crédits

Un article de Camille Pons
Crédits photos : Daniel Nowak

 

 

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