Bernadette Grosdemouge : Danse avec les livres

Côté cour – Au goût du jour

Bernadette Grosdemouge est responsable du service commun de documentation de l’UTBM. Dit plus trivialement de la BU ou bibliothèque universitaire. Cette passionnée de tango ne danse pas qu’entre les trois sites où se dispatchent les BU ni avec ses seuls livres, mais avec tout ce qui peut faire d’une bibliothèque un espace moderne : elle multiplie l’accès aux outils et ressources numériques, elle ouvre le soir et les week-ends, installe des espaces de co-working et même des distributeurs de boissons…

Certes l’image poussiéreuse de la bibliothécaire avec son chignon, ses lunettes et une passion sans faille pour les livres empilés sur des milliards d’étagères semble définitivement appartenir aux bouquins d’histoire. En revanche, celle d’une bibliothèque dont l’espace ressemble à un sanctuaire et où il est rare d’entendre une mouche voler n’est pas encore totalement désuète. Bernadette Grosdemouge fait partie de ceux qui ont rangé les deux images dans un placard : 1- elle ne porte pas le chignon – on préfère -, 2- elle est « branchée ». Version TIC (Technologies de l’information et de la communication) notamment. D’ailleurs, elle a résisté un moment lorsque l’on a voulu lui tirer le portrait juste avec des bouquins… « Ma mission ne se limite pas à acquérir, cataloguer, archiver des livres, loin de là !! » On a bien compris. Mais une bibliothécaire sans ses livres, c’est un peu comme du fromage sans pain… Bon, on a négocié la photo avec des tablettes aussi…bibliotheque_utbm

Effectivement, ce qui caractérise le travail de Bernadette Grosdemouge ce n’est ni la multiplication des livres, ni celle des ordinateurs, ou la priorité qu’elle donne aux abonnements à des bases de données et à des revues numériques – démarches, somme toute, plus très originales -, mais les investissements qu’elle fait pour acquérir des tablettes, des liseuses électroniques et des ressources numériques moins courantes, à l’instar des e-books. C’est aussi le parti qu’elle a pris de réaménager les espaces en laissant la part belle aux volumes, à la lumière, à de vraies zones de circulation et à des salles dédiées à du travail collectif, équipées de vidéos-projecteurs et même de distributeurs de boissons. À tel point que lorsqu’elle nous a fait découvrir l’une de « ses » BU, celle de Belfort qui permet d’accueillir 100 étudiants en places assises, je me suis demandée si ça n’était pas un peu « vide »…

Elle conçoit hybride pour sa documentation comme les chercheurs conçoivent hybrides pour les voitures

En réalité, sur les étagères, ce sont près de 10 000 ouvrages dans lesquels les étudiants peuvent piocher. Ce qui apparaît malgré tout comme une simple « mise en bouche » quand Bernadette nous explique qu’à côté, en version électronique, ils ont accès à 25 bases de données, 11 387 titres de revues en texte intégral auxquels la BU s’est abonnée, 16 000 titres de revues scientifiques en libre accès et 17 132 e-books, dont le nombre a plus que doublé en un an.

La répartition du budget choisie par Bernadette est toute aussi éloquente. « Un quart pour la documentation papier et trois quarts pour la documentation électronique ! ». Elle sourit. « Et oui, nos missions changent car nous devons concevoir la BU autour des besoins des usagers. Or, ces derniers utilisent de plus en plus de supports numériques. » Les usagers, ce sont surtout les étudiants, le « nous », c’est elle et « sa petite équipe à manager ». 12 personnes, auxquelles s’ajoutent des étudiants employés comme moniteurs. Et qui contribuent avec elle à « développer une BU hybride », de la même manière que les étudiants et les enseignants-chercheurs imaginent de nouveaux véhicules hybrides sur la plate-forme technique située à quelques pas de là.

bibliotheque_utbm2C’est bien. Évidemment. Mais ce qui est vraiment moderne dans sa démarche, ce n’est pas la place qu’elle accorde aux TIC mais le service proposé autour. Les espaces ? « Parce qu’il faut que ça circule, comme au bal ! » Les distributeurs ? « Parce que les étudiants ont aussi besoin d’une ambiance de travail et de convivialité ! » Les horaires, élargis le soir à Sevenans et à Belfort jusqu’à 20h, le samedi sur ce dernier site ou encore jusqu’à 22h en période d’examens ? Idem, « parce que les besoins changent ». Et ça marche ? « Nous recevons en moyenne 50 personnes chaque soir à chaque session d’examens et les 100 places à Belfort sont toujours prises le samedi ! Et quand je leur demande pourquoi ils ne travaillent pas chez eux, les étudiants me répondent : ‘chez nous, ce n’est pas pareil, et il y a la télé que l’on est tenté d’allumer ! ».

Le livre, le numérique, le mouvement… toute une histoire

Bernadette Grosdemouge préfère donc le mouvement à l’immobilisme, ce qui est d’ailleurs un peu sa « marque de fabrique ». Durant tout son parcours qu’elle dit « atypique », elle a travaillé « dans différentes sortes de bibliothèques » et « en transversalité ». Dès 1978 dans le bibliobus du comité d’entreprise de Peugeot alors qu’elle était animatrice1, puis, après avoir validé une maîtrise en sciences humaines à l’université de Franche-Comté (UFC) et une formation de bibliothécaire2, à la bibliothèque municipale de la Planoise, à Besançon durant 13 ans, avant de chapeauter, durant 8 ans, l’informatisation de l’ensemble des bibliothèques de la Ville en lien avec la BU de l’UFC. Université qu’elle rejoint ensuite pour y coordonner la construction de la bibliothèque de droit. 4 ans plus tard, sa promotion de conservatrice la ramène en formation, à l’École nationale supérieure des sciences de l’information et des bibliothèques (ENSSIB) de Lyon. Et c’est après un détour de 4 ans à la BU de l’université de Paris Sud qu’elle prend ses fonctions de responsable du SCD à l’UTBM en septembre 2012.

Dans un petit établissement, un directeur fait de tout, jusqu’à de la formation ! »

Bien accoutumée à ces petits pas de deux entre plusieurs structures, elle n’est donc pas déstabilisée à l’idée d’avoir ici ses deux pieds, non pas sur deux chaises mais sur deux sites, Sevenans et Belfort où se situent les BU les plus importantes3. Voire trois, si l’on y intègre la BU « partagée » avec l’UFC sur le campus de Montbéliard.

 Aux rênes du projet de Learning Centerbernadette_grosdemouge_bib_utbm

Elle assure ici les missions inhérentes à toute responsable de BU, la gestion de l’accueil du public, de l’achat, des traitement, catalogage, archivage et numérisation de la documentation, de leur valorisation…, et, au-delà, pilote et intervient dans l’enseignement de la méthodologie de recherche documentaire à laquelle elle initie, avec d’autres personnels de la BU, les premières années de tronc commun dans le cadre du C2i4, ainsi que les doctorants.

Cet éventail de tâches variées, auquel s’ajoute son investissement dans le comité de direction de l’UTBM, elle le doit à la taille de l’établissement. Car, souligne-t-elle, « dans un petit établissement, un directeur fait de tout, jusqu’à de la formation ! ». « Intéressant, mais un peu douloureux actuellement », reconnaît-elle, « car nos métiers changent beaucoup en même temps que d’autres métiers émergent et nous ne sommes pas forcément formés à ça : il faut travailler la communication, la médiation numérique, créer des accès sur Internet, indexer des métadonnées… »

Des périodes creuses ? « Pfiou, non ! ». Car au-delà du quotidien, explique-t-elle, « il y a la préparation du budget, le montage de partenariats, d’expositions dans le cadre de la mission de diffusion de la culture, l’organisation ou la participation à des événements ponctuels tel le congrès des directeurs de BU… » Et puis il y a le gros projet de Learning Center. Un projet ambitieux, d’abord parce qu’il permettra à la BU de Belfort de s’étendre sur une bonne partie du rez-de-chaussée de l’ancien bâtiment de l’usine textile DMC5, mais aussi « parce qu’il mêle innovation et conservation du patrimoine industriel, donc histoire » et parce qu’il contribuera encore davantage « à faire que les étudiants de toutes disciplines se parlent ».

La table ronde, organisée en novembre sur le plagiat en plein milieu du bâtiment de Sevenans, et appuyé d’une exposition, préfigure d’ailleurs le type de rencontres « dynamiques et visuelles » que portera le Learning Center. Or, faire que les gens « se parlent » et partagent, comme elle-même « partage » quand elle danse le tango, est un véritable leitmotiv pour la conservatrice. Et c’est l’aspect de son job qu’elle dit aimer le plus. « Nous sommes près des études et en même temps dans la vie étudiante. Mais ce lieu de travail est et doit aussi être un lieu de rencontres ! »

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Côté jardin – À petits pas

Une passion ?
Le tango. J’ai commencé il y a huit ans avec l’association bisontine le Tango du Kiosque. J’ai toujours fait de la danse, du jazz lorsque j’étais étudiante, puis de la salsa avant de découvrir le tango. En plus d’être une danse élégante, elle permet beaucoup de rencontres ! Avec une simple paire de chaussures, vous pouvez aller danser partout avec d’autres passionnés. Ici, l’Alsace danse beaucoup, je m’y déplace souvent, à Mulhouse notamment. Cet été j’ai participé au festival de danse de Bouverans, dans le Haut-Doubs et j’ai été danser à Berlin. Ce qui est une autre façon de découvrir la ville !

Avec le tango, nous ne sommes plus confinés dans nos petits murs. Parce que nous ne sommes plus dans les mots mais dans le langage du corps, donc dans l’écoute et le partage »


15404443474_1c5594275d_zPourquoi le tango précisément ?

C’est une danse très subtile et qui ne se passe pas du bal. Ce qu’il y a de plus beau dans cette danse, c’est le partage. En trois minutes [le temps d’une danse, NDLR], il faut arriver à trouver l’harmonie, en s’écoutant l’un l’autre. À deux mais aussi, parce qu’il faut respecter le sens et les règles du bal, avec tous les autres.

Entre le travail et la passion, des liens ?
Le tango, c’est aussi une culture qui a traversée l’océan. Une façon de vivre, transversale, comme au SCD. J’ai dansé au CNAM à Paris pour la fête de la musique, ou encore à l’université de Bâle en Suisse. Avec le tango, nous ne sommes plus confinés dans nos petits murs. Nous sommes dans les réseaux. Parce que nous ne sommes plus dans les mots mais dans le langage du corps donc dans l’écoute et le partage, langage qui se perd dans notre société. Comme dans mon métier, on y retrouve l’idée de passeur. Un bibliothécaire est aussi un médiateur. Et tout ce qui contribue à créer du lien me paraît important. Et cette année, l’Argentine était l’invitée du salon du livre. C’était l’occasion, en plus de la sélection de livres et DVD, des projections de films et des expositions, de programmer une soirée musicale avec la bibliothèque municipale de Belfort, les étudiants argentins et l’association de tango qui a proposé des initiations. J’ai pu ainsi assurer ma mission de diffusion de la culture en lien avec ma passion !

1- Elle est titulaire du Brevet d’aptitude à l’animation socio-éducative (BASE) et du Brevet d’Aptitude aux Fonctions de Directeur (BAFD)
2- Elle a validé le Certificat d’aptitude aux fonctions de bibliothécaire
3- 500 m2 à Belfort et 1200 m2 à Sevenans
4- Certificat informatique et internet
5- Dollfus-Mieg et Cie



Crédits

Un article de : Camille Pons
Crédits photos : Daniel Nowak
  

 

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